Portrait d’artistes ° Christelle Dabos

Christelle, auteure

en 20 questions

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J’aurais pu commencer en écrivant, la magie de la Passe-miroir, c’est une écharpe. Et à cet instant, vous auriez levé les sourcils en vous demandant ce que je racontais, vous qui, peut-être, ne connaissez pas cette série.

On parle pourtant bien d’une écharpe qui vit, d’une écharpe dans laquelle on se réfugie. Allons, il n’y a pas que ça ! Il y a un fiancé taciturne, un monde d’illusion, des dons, un complot et une jeune héroïne qui est entrainée dans cette machination. La Passe-miroir, c’est le roman gagnant du concours Gallimard jeunesse en 2016. C’est ensuite une saga fantastique, dont l’ultime et 4ème tome paraîtra en octobre.

Je n’ai qu’un mot à vous dire : plongez dans cette histoire à l’écriture maîtrisée, dans cet univers fascinant. Vous irez de découvertes en surprises.

Christelle Dabos en est l’auteure et j’ai eu la chance qu’elle se confie à mes portraits d’artistes.

Alors, allez-vous suivre l’écharpe ?

(Finalement, même si vous avez levé les sourcils, j’ai commencé cet article ainsi, avec une écharpe.)

  • Quel est ton plus grand rêve d’enfant ?

 

Voler ! C’est littéralement le premier rêve dont j’ai le souvenir : j’ai senti une odeur de piscine et je me suis mise à nager dans les airs. La sensation était si extraordinaire que j’ai essayé par la suite de la revivre, par exemple en sautant de haut avec un parapluie (non, ça n’a pas marché, ne faites pas ça chez vous.) Ce qui est très ironique avec ce rêve, c’est qu’à côté de ça, je souffre du vertige. Je suis… disons que j’ai eu un accident de toboggan quand j’étais petite – oui, oui, ça existe – et depuis j’ai du mal avec la verticalité. Moralité : quand il m’arrive encore de rêver que je vole, je me contente souvent de flotter près du sol.

  • Ce côté artistique, ce plaisir d’écrire t’a-t-il été influencé par ton entourage ? une rencontre ?

 

Le côté artistique, c’est la famille. Mes parents sont aujourd’hui à la retraite, mais ils ont fait partie du conservatoire et de l’orchestre régionale de Cannes, ma mère à la harpe, mon père à la clarinette. Ils ont incité tous leurs enfants à jouer d’un instrument. Sauf que mon instrument à moi, ça a été un clavier d’ordinateur.

Mon écriture, c’est à une amie que je la dois. Nous nous sommes connues à la faculté de lettres de Nice et cette amie a été très vite convaincue que j’étais faite pour ça. Elle a vu en moi quelque chose dont je n’avais pas conscience. Ou alors, je suis très, très influençable.

Le plaisir s’est ensuite fait passion. Et c’est au contact d’une communauté en ligne, Plume d’Argent, ma famille de plumes aujourd’hui, que j’ai commencé à réellement m’impliquer dans l’écriture : mouiller ma chemise, retravailler mon texte, réfléchir à d’autres façons de traiter une scène, etc.

  • Comment travailles-tu ?

Chaotiquement. Et lentement avec ça. L’écriture est le reflet de mon état d’esprit, de mes états d’âme. Si j’ai des nœuds dans la tête, alors j’en aurai dans les doigts et pas moyen de sortir une phrase ! Si au contraire je me réveille avec l’inspiration gonflée comme une voile, je vais écrire toute la journée. Donc pas d’emploi du temps et pas d’échéancier, les délais me bloquent. Par contre, je m’efforce d’avancer petit à petit, une phrase à la fois. Je ne passerai pas au chapitre suivant tant que je ne suis pas pleinement satisfaite du précédent. Et quand je suis immergée dans l’écriture, je deviens un vrai sous-marin : je me coupe de tous les à-côtés.

Pourtant, il y en a beaucoup (des à-côtés). J’ai des échanges réguliers avec mon éditeur – mes éditeurs si j’inclus les traductions à l’étranger. Il faut organiser ensemble les dédicaces, les rencontres, les communications, les adaptations éventuelles. À cela s’ajoute la gestion de mon site web et de mes réseaux sociaux. Mon compagnon me soulage d’une énorme partie de ce travail-là. Si je suis un sous-marin, il est le périscope qui surveille tout ce qui se passe à la surface !

  • Qu’est-ce qui t’inspire ?

 

Qu’est-ce qui ne m’inspire pas ? Je me fais parfois l’impression d’être une éponge. Je m’imprègne d’une ambiance, d’un lieu, d’une rencontre, d’un souvenir, d’une conversation, d’une œuvre, d’un documentaire et tout, absolument tout se mélange en moi, presque à mon insu, jusqu’à ce qu’un beau jour (parfois une belle nuit) ça fasse un déclic. Soudain, je vais avoir l’idée d’une phrase, d’une scène ou d’une histoire entière comme si un bouchon de champagne avait sauté à l’intérieur de mon crâne.

  • Penses-tu avoir confiance en toi ?

 

J’ai pris confiance en moi. Je reviens de loin, je dois dire. Il y a encore quelques années, j’évitais tout ce qui pouvait ressembler à une confrontation, je tremblais dès que je devais prendre la parole dans un groupe, je refusais d’être prise en photo, je doutais continuellement de moi. Être éditée a eu cette conséquence inattendue que ça m’a complètement sortie de ma coquille. J’ai cessé d’avoir peur du regard des autres.

Je n’en reste pas moins une « petite douteuse », mais c’est presque un choix. Le doute est sain, selon moi. Je veux être capable de me remettre en cause dans mon travail, dans mon écriture, dans mes choix, car rien n’est jamais acquis.

  • Qu’est-ce qui te donne confiance en toi ?

 

Mon compagnon, déjà. Non pas parce qu’il me caresse dans le sens du poil, mais parce que c’est lui qui m’a appris à me faire respecter et à me respecter moi-même, quitte à me sortir de ma zone de confort. Je ne compte pas le nombre de fois où j’étais effondrée et où il m’a remise en selle.

J’ai aussi la chance énorme d’être entourée par une famille et des amitiés très gratifiantes. Des personnes qui m’encouragent et qui croient en moi. Des personnes, surtout, qui me voient telle que je suis.

Mais aussi, ce qui me donne confiance en moi, c’est… comment dire ? Ne pas penser « moi », justement. Ne plus être obsédée sur ce que je fais, ce dont je parle, ce à quoi je ressemble. M’étendre au-delà des limites du petit « je » et me fondre dans quelque chose de plus vaste, qui englobe les autres, qui me permet de mieux les connaître et les comprendre.

  • Quels sont tes artistes (peintres, auteurs … ) préférés ? Ceux qui t’ont influencée ?

 

Pour la Passe-miroir, je cite toujours trois auteurs qui ont été des influences phares : Philip Pullman avec « A la Croisée des mondes », J. K. Rowling avec « Harry Potter » et Lewis Carroll avec « Alice au pays des merveilles ».

Dans le domaine des films d’animation, j’ai aussi été profondément marquée par Hayao Miyazaki (« Le Château Ambulant », « Le Voyage de Chihiro ») et Paul Grimault avec « Le Roi et l’Oiseau ».

  • Avec quels outils préfères-tu travailler ?

 

Je vais briser l’image d’Épinal de l’écrivain qui noircit des pages à la lumière des bougies ; je travaille sur ordinateur depuis qu’ils ont fait leur apparition dans les premiers foyers. Je connais mon clavier sur le bout des doigts, les mots jaillissent à l’écran au fur et à mesure que je les pense. Bref, mon ordinateur c’est MON outil de travail. À partir de là, j’ai accès à des ressources qui me sont très précieuses : dictionnaires en ligne, archives de l’INA et de la BNF, ou encore des logiciels comme Scrivener qui m’aident à organiser mes idées.

Après, il m’arrive de casser ma routine et de profiter d’un déplacement (je voyage souvent en train) pour écrire à la main, comme ça vient, au fil du stylo. Là, je ne peux pas appuyer sur la touche « Effacer », ça m’oblige à être davantage dans le lâcher prise et le laisser aller. Les scènes que j’ai écrites ainsi font partie de celles que j’ai le moins retouchées par la suite.

  • Si tu devais définir en 3 mots la clé de ta réussite ?

 

Ma réussite ? Dur-dur, sachant que je pars du principe que c’est quelque chose qui ne dépend pas vraiment de moi.

Je choisis donc :

La passion. Parce que je suis passionnée par ce que je fais, ou plutôt par ce que l’écriture fait de moi. Parce que cette passion me donne de l’énergie et de l’endurance pour boucler chaque livre et enchaîner avec le suivant.

Le bouche-à-oreille. Des libraires, des bibliothécaires, des documentalistes, des « booktubers » recommandent mon livre à leurs lecteurs qui les recommandent à leur tour à d’autres lecteurs. C’est cet effet domino qui m’a beaucoup réussi.

La chance. Chance d’avoir été soutenue, pour ne pas dire poussée par mes amis de Plume d’Argent. Sans eux, je n’aurais pas entendu parler du concours Gallimard Jeunesse qui m’a valu d’être publiée… et même si j’en avais entendu parler, sans eux je n’aurais pas osé y participer. Chance aussi d’avoir été dans les bonnes mains au bon moment (je parle de mon livre, hein, pas de moi).

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  • Si tu étais un animal (le plus proche de ton caractère), lequel serais-tu ?

 

La tortue ! Ça avance lentement, mais sûrement. Ça ne quitte pas sa maison. C’est plus solide qui n’y paraît. Oui, non, définitivement : une tortue.

  • Si tu n’avais pas été auteure, quel métier aurais-tu rêvé exercer ?

 

Bibliothécaire. C’était mon premier vrai projet professionnel. J’ai passé le concours en France et j’ai eu mon diplôme en Belgique, mais je n’ai jamais eu de poste… Ce qui est marrant, c’est que d’être publiée m’a permis d’être invitée dans des bibliothèques pour parler de mes livres et du métier d’auteur. Comme je n’ai pas pu entrer par la grande porte, je passe par la fenêtre.

  • As-tu déjà refusé des propositions de travail ? Lesquelles et pourquoi ?

 

Il m’est arrivé qu’on me contacte pour me passer commande d’un texte jeunesse sur tel ou tel sujet. Je décline presque toujours, parce que je suis déjà tellement engagée dans mes propres écrits, que je suis déjà si lente à les mener à terme, que j’essaie de ne pas me disperser. Et, disons-le, je suis habituée à un acte d’écriture complètement libre où moi seule décide ce dont je vais parler et comment je vais en parler. C’est peut-être ce qui me différencie des auteurs « professionnels ».

Je n’ai accepté que deux commandes jusqu’à présent : une nouvelle dans le cadre d’un recueil dont les ventes soutenaient une librairie chère à mon cœur et un chapitre dans le cadre d’un cadavre-exquis multi-auteurs en vue d’une œuvre de bienfaisance. Dans les deux cas, des textes courts et sans rémunération à la clef.

  • Te verrais-tu enseigner ton métier ?

 

L’enseigner ? Pourquoi pas, tiens, quand je serai une vieille sage nichée dans les hautes montagnes et que j’apprendrai aux jeunes à pourfendre une cascade glacée à l’aide d’un stylo. En fait, j’ai tellement l’impression d’être dans un apprentissage permanent de l’écriture que j’ai du mal à m’imaginer dans la posture de « celle qui sait ». Fut une époque où je prenais du plaisir à donner des conseils d’écriture sur Plume d’argent, mais plus je prends de l’expérience, moins je me sens légitime à le faire.

Parce qu’au final, c’est quoi bien écrire ? Il n’y a pas de mode d’emploi. Chacun cherche sa propre « voix ».

Ce qui m’attirerait davantage, c’est lire un texte, réfléchir à ce qui fait que je suis entrée dedans (ou pas), cerner au mieux ce que ça m’a fait ressentir et, si l’auteur le souhaite, le partager avec lui.

  • Cite-nous 3 rêves accomplis.

 

Vivre d’une passion. Quand j’étais adolescente, j’étais terrifiée à l’idée de faire un travail qui n’ait aucun sens pour moi. Actuellement, j’ai cette chance incroyable (et peut-être momentanée, restons prudents) d’écrire des livres qui trouvent leur public.

Vivre avec les autres. J’ai longtemps souffert de la solitude, je n’avais pas de relation durable et profonde. Aujourd’hui, je suis entourée de personnes aussi bienveillantes qu’inspirantes.

Vivre dans un pays où il pleut. Je suis née sur la Côte d’Azur, j’habite maintenant en Belgique. Je suis définitivement comblée.

  • Cite-nous 3 envies, projets futurs que tu voudrais voir accomplir.

 

Écrire d’autres livres. Je suis en train de boucler les corrections du quatrième et dernier tome de « La Passe-miroir ». J’espère être capable de me renouveler !

Adapter mes livres. Que ce soit en bande dessinée, en série ou en film, ce serait une expérience complètement nouvelle pour moi de voir mes histoires s’incarner autrement que dans du texte, être appropriées par d’autres créateurs qui auraient un regard différent.

Lire. C’est assez ironique, mais plus j’écris et moins je lis. J’ai une bibliothèque entière pleine de romans en attente.

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  • Te sens-tu libre dans ton écriture ?

 

Comme je le disais plus haut, je ne fais pratiquement pas de commandes. Je choisis ce que je vais écrire, comment je vais l’écrire et, pour le moment, j’ai cette chance incroyable qui fait que ça me réussit plutôt bien. Mon éditeur, Gallimard Jeunesse, est lui-même très peu interventionniste : il va me faire des remarques formelles, me conseiller de resserrer l’intrigue, mais il ne se mêle pas de l’histoire proprement dite.

De ce point de vue, oui, je me sens totalement libre. Parfois trop ? Il y a des moments où je me sens un peu seule face à mon tapuscrit, où j’aimerais qu’on me dise ce qui ne fonctionne pas, ce qui n’est pas assez approfondi – avant sa parution en librairie, de préférence.

Mais si on creuse un peu, je suis aussi assujettie à certaines choses que je ne contrôle pas. L’inspiration, par exemple. Il y a des jours comme ça, je peux taper sur mon clavier comme une dératée, rien ne sort comme je voudrais. Je n’ai pas les mots, je n’ai pas les idées.

  • Et si tu nous donnais une définition personnelle d’ « être artiste ».

 

J’ai une vague réminiscence de ce qu’en dirait un philosophe, mais puisque c’est « ma » définition qui m’est ici demandé… Hm. Être artiste, tel que je le ressens, c’est se faire la passerelle entre une idée et son incarnation (plus ou moins éphémère) dans la matière. Que ce soit à travers du texte, des images, des textures, ou même ce qu’on va incarner, soi-même, dans sa propre vie. Je ne maîtrise pas l’idée, c’est elle qui vient à moi : ce que je maîtrise, c’est le processus par lequel je vais laisser cette idée me traverser toute entière pour qu’elle puisse rejaillir sous une forme, pas nécessairement originale, mais personnelle. Comme cette réponse à la question, par exemple 🙂

  • Y a-t-il des œuvres personnelles que tu ne réserves qu’à toi, que tu ne partageras jamais ?

 

Ah, ah, j’ai quelques squelettes dans le placard ! De vieilles fanfictions, mon tout premier roman, plusieurs nouvelles, un paquet de journaux intimes : ça reste dans une boîte sous mon lit et c’est très bien où c’est.

  • Quel regard portes-tu sur l’écriture ?

 

Curieusement, plus je pratique l’écriture, plus je me heurte à ses limites et plus je prends du plaisir à les repousser ; à les contourner parfois. Quand je vis une expérience, que je vois quelque chose qui me frappe, j’ai une petite voix intérieure qui se met toujours en marche pour mettre des mots dessus. Je me raconte ma propre vie à moi-même, c’est parfois très drôle. Mais j’ai de plus en plus conscience d’un paradoxe. Je me sers des mots pour me relier à ma vérité, pour me relier aux autres et, en même temps, ces mêmes mots dressent des murs, posent des étiquettes et m’empêchent de fusionner pleinement avec le maintenant.

  • Un conseil à de jeunes artistes ?

 

Faites des erreurs ! Essayez, tombez, relevez-vous, recommencez. Ne vous comparez pas aux autres. Quand on s’impose dès le début d’être parfait, on se met une pression formidable qui peut étouffer la créativité dans l’œuf. Prenez du plaisir à ce que vous faites, donnez-y du sens ou affrontez-y l’absurde, mais quoi qu’il arrive, soyez plein d’indulgence envers cette partie de vous qui veut s’exprimer.

Merci

Et pour suivre l’écharpe, c’est sur le site de Gallimard jeunesse ou sur le blog de Christelle Dabos

Pour découvrir d’autres articles Le vieux Macloq

N.B : Les images sont issues des sites mentionnés.

6 réflexions sur “Portrait d’artistes ° Christelle Dabos

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